|
|
|
Le Silence de Bruges.
[...] le silence apparaît à ce
moment comme quelque chose de vivant, de réel, de
despotique qui vit là, seul, comme en un royaume
élu pour son exil, qui veut, qui commande, qui se
montre hostile à qui le dérange.
Inconsciemment, invinciblement, on subit sa douleur muette,
et si par hasard quelque passant approche et fait du bruit,
on a comme l'impression d'une chose anormale, choquante et
sacrilège.
Evocations. Agonie de
villes.
Le Quai du Rosaire. La Maison de
Bruges-la-Morte.
Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en
avait l'habitude quotidienne à la fin des
après-midi. Inoccupé, solitaire, il passait
toute la journée dans sa chambre, une vaste
pièce au premier étage, dont les
fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire, au long
duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau.
Bruges-la-Morte
Bruges.
Chose curieuse : on ne voit jamais tant de vieilles
femmes que dans les vieilles villes. Elles cheminent -
déjà de la couleur de la terre -
âgées et se taisant, comme si elles avaient
dépensé toutes leurs paroles...
Bruges-la-Morte
Eglise de Jérusalem.
Hugues aimait encore, en ses crises de mysticisme, à
aller s'ensevelir dans le silence de la petite chapelle de
Jérusalem. C'est là surtout que se
dirigeaient, au couchant, les femmes en mante... Il entrait
après elles; les nefs étaient basses; une
sorte de crypte. Tout au fond, dans cette chapelle
édifiée pour l'adoration des plaies du
Sauveur, un Christ grandeur nature, un Christ au tombeau,
livide sous un linceul de fine dentelle. Les femmes en mante
allumaient de petits cierges, puis s'éloignaient
à pas glissants. Et les cires saignaient un peu. On
aurait dit, dans cette ombre, que c'étaient les
stigmates de Jésus, se rouvrant, se reprenant
à couler, pour laver les fautes de ceux qui venaient
là.
Bruges-la-Morte
Quai Vert (Groenerei).
Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse, je
les ai suivis, confessés, aimés, - avec des
coins que j'étais seul à connaître,
à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes
me regardaient !
Et, dans la prison des quais de pierre, l'eau stagnante des
canaux où ne passent plus de navires, ni de barques,
où rien ne se reflète que l'immobilité
des pignons dont les arches décalquées ont
l'air d'escaliers de crêpe qui conduisent jusqu'au
fond. Et sur les eaux inanimées, des balcons en
surplomb, des rampes de bois, des grilles de jardins
incultes, des portes mystérieuses, toute une enfilade
de choses confuses et déjetées qui sont
accroupies au bord de l'eau, avec des airs de mendier, sous
des haillons de feuillage et de lierre qui
s'effilochent...
Evocations. Agonie de
villes.
|