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L'esthétique de Bruges.
L'esthétique des villes est essentielle. Si tout
paysage est un état d'âme, comme on a dit,
c'est plus vrai encore pour un paysage de ville. Les
âmes des habitants sont conformes à leur
cité. Un phénomène d'un genre analogue
se produit pour certaines femmes qui, durant la grossesse,
s'entourent d'objets harmonieux, de statues calmes, de
jardins clairs, de bibelots subtils, afin que l'enfant futur
s'en influence et soit beau. De même on ne
conçoit pas un génie originaire d'ailleurs que
d'une ville magnifique. [...]
Ce sont les belles villes, sans doute, qui font les
âmes belles.
Le Carillonneur
Van Eyck et Memling.
Ce n'est qu'à Bruges qu'on peut bien comprendre
les Primitifs flamands.
C'est là seulement qu'il faudrait les voir. Imaginez
Bruges rassemblant son or et ses efforts pour arriver avec
l'appui de l'Etat, à posséder tous les
tableaux qui sont en Belgique de van Eyck, le Royal, et de
Memling, l'Angélique... [...]
Bruges deviendrait ainsi un but de pélerinage pour
l'élite de l'humanité; on y irait, quelques
jours de l'an, mais de partout alors, des bouts de
l'Univers, comme à un tombeau sacré, le
tombeau de l'Art [...]
Evocations, Villes
flamandes
L'Hôtel Gruuthuse.
Après l'Hôtel de Ville et la Maison du greffe
où des polychromies, des ors neufs, avaient comme
habillé d'étoffes chatoyantes et de bijoux la
nudité des pierres, on avait décidé la
restauration de l'hôtel de la Gruuthuus. Borluut se
mit à l'uvre, releva, sur la façade en
briques, la balustrade à jour, les lucarnes à
crochets et à fleurons, les pignons du XVe
siècle avec les armoiries du seigneur de céans
qui y avait hébergé le roi d'Angleterre,
chassé par ceux de la Rose rouge. Le vieux palais
renaissait, sortait de la mort, avait l'air soudain de vivre
et de sourire, en ce quartier de Bruges mémorable
où il atténuerait, tout contigu, les
élancements abrupts de Notre-Dame qui bondit par
blocs à l'assaut de l'air, étage ses
contreforts, ses plates-formes, ses vaisseaux, ses
arcs-boutants comme des ponts-levis sur le ciel. Ce sont,
à l'infini, des accumulations de bâtisses, des
entassements, des enchevêtrements, d'où la tour
soudain jaillit comme un cri.
A côté du farouche édifice,
l'hôtel de la Gruuthuus, quand la restauration en
serait terminée, mettrait, du moins,
l'atténuation d'une vieillesse plus ornée et
amène. On attendait avec impatience
l'achèvement de ce travail, car maintenant la ville
se passionnait pour ses embellissements. Elle avait compris
son devoir, et qu'il fallait s'assurer contre la ruine,
consolider sa beauté fléchissante. Un sens
d'art, soudain, descendit comme une Pentecôte,
éclaira toutes les consciences.
L'édilité faisait restaurer ses monuments; les
particuliers, leurs demeures; le clergé, ses
églises. Il y a ainsi un avertissement de la
destinée, le signe magique, auquel chacun se met
à obéir, sans le savoir, sans comprendre. Le
mouvement, dans Bruges, avait été unanime.
Chacun contribua à créer de la Beauté,
collabora à la ville, qui devint ainsi tout
entière une uvre d'art. [...]
Qu'allait-il advenir du vieux palais reconstitué ?
Mais est-ce que les choses ne s'appellent pas ? Il y a des
analogies mystérieuses. Un rythme conduit l'Univers.
Les destinées s'harmonisent. Quand la maison est
bâtie, vient l'hôte qu'elle mérite et qui
devait venir. Ainsi quand le palais de la Gruuthuus
était un mendiant, las des longs chemins de
l'histoire, assis au bord d'un quai de Bruges, il ne connut
que les pauvres, ceux qui lui ressemblaient. On en avait
fait le Mont-de-Piété.
Au contraire, dès que le Palais, comme touché
par un magicien, redevint lui-même, sa destinée
changea. A ce moment, mourut une vieille douairière
qui légua, pour y être conservée et
exposée, une merveilleuse collection de point de
Bruges. Le Palais étant maintenant une dentelle de
pierre, il fallait qu'il devînt un musée de
dentelles. Attirance mystérieuse ! Tout correspond.
On se mérite à soi-même ce qui advient.
Et les évé-nements s'accomplissent, selon
qu'on a fait son âme.
Le Carillonneur.
LaProcession du Saint-Sang.
[...] Alors s'entendit le cliquetis des encensoirs.
La fumée bleue roula des volutes plus proches; toutes
les clochettes s'unirent en un grésil plus sonore,
qui cuivra l'air.
L'évêque parut, mitre en tête, sous un
dais, portant la châsse - une petite cathédrale
en or, surmontée d'une coupole où, parmi mille
camées, diamants, émeraudes,
améthystes, émaux, topazes, perles fines,
songe l'unique rubis possédé du
Saint-Sang.
Hugues, gagné par l'impression mystique, par la
ferveur de tous ces visages, par la foi de cette immense
foule massée dans les rues, sous ses fenêtres,
plus loin, partout, jusqu'au bout de la ville en
prière, s'inclina aussi quand il vit, aux approches
du Reliquaire, tout le peuple tomber à genoux, se
plier sous la rafale des cantiques.
Bruges-la-Morte
Le costume traditionnel des
Brugeoises.
Elles sont ensevelies en une grande mante à plis
raides dont le capuchon relevé leur cache toute la
tête. C'est le costume local : une cloche de drap noir
aux balancements mélancoliques, et, là-bas,
dans le lointain, on croit entendre agoniser leur marche
comme un glas.
Douceur de cheminer à présent dans la ville
léthargique, à travers des songes et des
souvenirs, au long des rues jamais droites, toujours
capricieuses, ménageant, à chaque pas de lente
flânerie, une surprise et un imprévu.
Evocations. Agonie de
villes.
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