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Les avis mortuaire à la
sortie des églises.
A la porte de Saint-Sauveur et aussi sur les murs
vétustes de Notre-Dame, Barbe remarqua, comme elle
n'en avait jamais tant vu, les grands papiers
funéraires, faire-part publics20:42, qu'on affiche
selon la coutume, pour annoncer le service comme un
spectacle. Et le nom du défunt y éclate, en
vedette.
Bruges-la-Morte.
La Cathédrale
Saint-Sauveur.
Le jour suivant, vers six heures, Godelieve s'acheminait
vers la cathédrale du Saint-Sauveur. Joris avait
préféré cette église-ci, la
jugeant plus belle et voulant de la beauté autour de
leur amour. Elle entra par une porte latérale, et
alla l'attendre, comme il était convenu, dans une des
chapelles de l'abside. Sans savoir pourquoi, elle avait
peur. Qui aurait deviné ? Qui les aurait
soupçonnés en les voyant là ensemble ?
N'est-elle pas sa belle-sur, avec laquelle il n'y a
rien d'anormal à sortir, entrer dans une
église, prier un peu ?
Pourtant, elle avait épié, avec une petite
angoisse, les quelques fidèles épars dans les
nefs. C'étaient des femmes du peuple, humbles
servantes de Dieu, presque ensevelies dans leurs vastes
mantes, dont le capuchon s'évase en forme de
bénitier. Elles s'identifiaient de plus en plus avec
l'ombre commençante. Seuls, les vitraux irradiaient
encore. Les rosaces faisaient la roue. C'étaient des
paons bleus, d'orgueil immobile. Un vaste silence. On
n'entendait que le crépitement de quelques bougies,
le craquement intermittent du bois des confessionnaux ou des
stalles, cette vague respiration des choses endormies. La
polychromie ardente des murs et des colonnes se
décolorait. Un crêpe invisible descendait sur
tout. Une odeur d'encens fané, de gloire moisie, de
poussière des siècles régnait. Les
visages des vieux tableaux mouraient. On pensait aux
ossements des reliquaires.
Godelieve attendait, un peu en émoi et en
mélancolie. Elle s'était agenouillée
sur une chaise, s'enveloppa d'un signe de croix, chercha
dans son Paroissien la messe pour la
bénédiction du mariage. Quand elle l'eut
trouvée, elle se signa de nouveau et commença
à lire l'Introït, les yeux sur la page,
épelant les mots avec un lent remuement des
lèvres, pour éviter toute distraction qui
aurait été sacrilège. Malgré
cela, elle suivait mal le texte, inquiète et
troublée, se relevant à tout instant,
regardant derrière elle et jusqu'au fond de
l'église, au moindre bruit qui retentissait sur les
dalles.
Alors elle joignit les mains et, les yeux vers l'autel, elle
pria ardemment l'Agneau pascal, tout en or chargé
d'une croix, qui est figuré sur la porte tournante du
tabernacle : « O mon Dieu ! dites-moi que ce n'est
pas trop vous offenser et que vous me pardonnez. J'ai tant
souffert, mon Dieu ! Et puis vous n'avez pas défendu
d'aimer ! Or, c'est lui que j'aime, que j'ai toujours
aimé, à qui je suis fiancée depuis
toujours. C'est lui que j'ai choisi devant vous, mon Dieu !
que je choisis pour mon seul et mon éternel
époux. S'il n'est pas mon époux devant les
hommes, il sera mon époux devant vous. O mon Dieu !
dites que vous me pardonnez ! dites que vous me
bénissez. Dites que vous allez nous unir, ô mon
Dieu, que vous allez nous marier, en recevant mon serment et
le sien... Brusquement, elle se retourna : un bruit de pas
venait vers elle; quelqu'un s'avançait, dans le
crépuscule accru, qui devait être Joris. Elle
le voyait avec son âme. Alors, elle eut un frisson et
s'apparut à elle-même devenue toute pâle.
Son sang déserta le visage, reflua au cur en
une marée rouge et chaude. Elle sentit, dans sa
poitrine, une tiédeur, un effleurement comme d'une
caresse de bonheur, une rose soudain ouverte et qui mettait
là un temps de mai.
L'ombre humaine grandit, entra dans l'ambulatoire, fut
bientôt derrière elle, murmurant :
« Godelieve » très doucement,
au-dessus de son épaule.
- Joris, c'est toi ? fit-elle, encore un peu
inquiète, mal assurée dans son bonheur.
Puis elle lui indiqua une chaise qu'elle avait
préparée à côté de la
sienne. Et sans plus le regarder, sans rien dire, elle
rouvrit son Paroissien et se remit à lire la messe du
mariage.
Joris la regarda, gagné par ce mysticisme
angélique où elle s'exaltait, transfigurait la
faute prochaine. Elle s'avouait devant Dieu, sans remords,
avec joie et certitude, comme si elle l'avait vu, du fond de
ses mystérieux paradis, acquiesçant et
bénissant. Ce n'était pas, pour elle, un
simulacre, de quoi se leurrer ou s'absoudre. Elle
célébrait ses justes noces. Peut-être
qu'elle avait raison au point de vue de l'Eternité.
Joris se sentit inondé d'une grande joie. Il
s'attendrit de voir qu'elle avait tenu à être
bien mise, agrafa de secrets bijoux, tout un luxe
caché sous un long manteau, mais qu'elle lui
dévoilerait sans doute au retour.
Après un long temps de prière, il la vit qui
ôtait ses gants. Il regarda, intrigué.
Qu'allait-elle faire ? Alors, elle sortit de sa poche un
écrin, en retira des alliances, deux anneaux d'or
massif... Religieusement elle en mit un à son doigt,
puis, attirant à elle la main de Joris, elle lui
glissa l'autre... Et, gardant cette main dans la sienne, en
une étreinte chaste comme si un prêtre l'avait
couvée de son étole, elle lui demanda avec une
voix de la plus confiante tendresse
- Tu m'aimeras toujours, n'est-ce pas ?
Leurs alliances se touchèrent, se baisèrent,
anneaux rivés d'une chaîne mystique que Dieu
venait de bénir et qui les unissait à jamais
dans un amour indissoluble et légitime !
Godelieve recommença à prier; elle n'avait
plus à défendre leur amour contre le ciel;
l'air en extase maintenant, et de parler avec Dieu de son
bonheur.
Parmi les gestes et l'émoi de cet échange
d'anneaux, elle n'avait pas pris garde à ses gants
qu'elle venait de retirer. Au moment de partir, elle les
chercha. Ils étaient tombés à terre
Joris se baissa, les ramassa; alors il remarqua que leurs
chaises reposaient sur une de ces dalles funéraires
dont la vieille cathédrale de Saint-Sauveur, en
maints endroits, est pavée; il y avait là,
dans cette chapelle, toute une série de tombes plates
en laiton et en pierre, quelques-unes avec des effigies
noircies, celle du seigneur, celle de la dame,
représentés dans les plis immobiles du
linceul, avec des grappes de raisin et des attributs
évangéliques, tout autour.
Godelieve venait de le découvrir aussi. Une pierre
tombale était sous leurs pieds; on y lisait les dates
d'un trépas très ancien, les lettres
espacées, incomplètes, d'un nom qui, à
son tour, périssait sur la dalle, s'y
décomposait, retournait au néant.
Funèbres emblèmes ! Comment ne s'en
était-elle pas aperçue, en prenant place ici ?
Leur amour était né sur la mort.
Pourtant l'impression fâcheuse se dissipa. Leur
bonheur était de ceux que même la mort
n'assombrit pas, comme le bonheur des amants, le soir, en
été, dans les kermesses de village, qui
s'écartent de la danse et vont, pour s'aimer, pour se
prendre les mains et les lèvres, s'adosser aux murs
du cimetière.
Attirance de l'amour et de la mort ! La passion de Joris et
de Godelieve n'en fut que plus grave.
Et, ce soir-là, en se possédant, ils crurent
mourir un peu l'un de l'autre.
Le Carillonneur.
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