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Bruges.
Ne peut-on pas aimer aussi la mort, aimer la douleur ? La
beauté de la douleur est supé-rieure à
la beauté de la vie.
C'est la beauté de Bruges. Grande gloire finie !
Dernier sourire immobile ! Tout s'est recueilli alentour :
les eaux sont inertes, les maisons sont closes, les cloches
chuchotent dans la brume. Voilà le secret de son
charme. Pourquoi vouloir qu'elle redevienne comme les autres
? Elle est unique. On marche dans elle comme dans un
souvenir...
Le
Carillonneur.
Plaidoyer pour une Ville
d'Art.
Nous avons voulu retourner un moment dans notre Flandre
natale, délayer, dans nos yeux las, Paris, ses
bruits, ses crimes, son luxe, ses rampes de gaz, lotionner
nos yeux au calme de Bruges, à ses canaux inertes,
ses ciels mouillés, le visage d'eau morte de ses
béguines. La bonne cure promise ! Reconquérir
l'amitié de vieilles parentes valétudinaires
que sont les cloches des antiques tours. Retrouver dans les
vitres des gothiques demeures l'enfant qu'on fut et qui y
subsiste un peu... Faire provision de silence !
Hélas ! nous avons rencontré, en cette saison
d'été, une Bruges changée, presque
animée, avec du monde dans les rues, de la musique
dans ses kiosques. Bruges n'était plus elle.
Avait-elle quitté son grand deuil ? Quelle
déception pour ceux qui y viendraient dans l'espoir
de la voir pleine de mélancolie et toute à son
veuvage ! Ce n'est pas sa faute, à vrai dire. Elle se
trouve sur le passage des caravanes nombreuses de voyageurs
qu'attirent les stations balnéaires de la côte.
Les foules frivoles d'Ostende, de Blankenberghe s'y
arrêtent, la sillonnent constamment. C'est, à
ce moment, comme un cimetière les jours de kermesse.
Comment se sentir étreint par les bras des tombes ?
En automne, en hiver seulement, elle est bien l'enclos de la
mort. Il faut n'y aller qu'en ces saisons-là, durant
l'octave de la Toussaint ou durant les brumes de
décembre, pour la connaître toute. Les
âmes pieuses, parfois, vont faire une retraite dans
les couvents. Ce sera ici, pour les âmes artistes, une
retraite laïque avec la prédication des cloches
et l'exposition des reliques d'un grand passé.
Pourtant, toute la faute de cette animation de
l'été n'est pas due aux étrangers des
plages voisines. Bruges aussi, depuis ces dernières
années, acquiesce un peu, se reprend à la vie,
à l'espoir de la joie, au rêve du luxe. Ne
voit-on pas, sur ses murs d'incessantes affiches convoquant
à des meetings (Monster Meeting, comme il est
imprimé en flamand) pour réaliser et obtenir
du gouvernement le port de mer qu'on a rêvé, au
moyen d'un canal de jonction à la mer ?
Bruges-port-de-mer est la grande préoccupation
actuelle. Mais est-ce qu'on ressuscite des ports ? Est-ce
qu'on renouvelle les chemins effacés sur les vagues ?
Apprivoise-t-on la mer et la fait-on revenir aux bords
qu'elle a quittés ? Encore moins se laisserait-elle
capter au leurre d'une voie d'eau artificielle. En histoire,
pas plus qu'en art, on ne recommence jamais rien. Tout
archaïsme a tort.
Ah ! si Bruges comprenait sa vocation ! Elle-même,
à vrai dire, la comprend. Les vieilles pierres sont
exemplaires, les eaux mortes ont bien renoncé; les
multiples tours allongent assez d'ombre; les habitants
eux-mêmes sont suffisamment taciturnes et casaniers
pour se contenter de ne capturer, dans ces petits miroirs de
leurs fenêtres, qu'on appelle espions, que des fuites
de nuages et des passages de cygnes au fil des canaux.
Mais des politiciens, que ces projets servent, ne cessent de
brandir dans son exquise désuétude ce vain
projet de Bruges-port de mer, au lieu qu'il faudrait
réaliser Bruges-Porte de l'Art ! c'est-à-dire
continuer à restaurer les palais, les antiques
demeures, achever les tours, parer les églises,
compliquer la mysticité, agrandir les
musées.
On y possède déjà quelques Memling dans
ce nostalgique hôpital aux jardins de buis, aussi
quelques Van Eyck prestigieux. Ce n'est qu'à Bruges
qu'on peut bien comprendre les Primitifs flamands. C'est
là seulement qu'il faudrait les voir. Imaginez Bruges
rassemblant son or et ses efforts pour arriver avec l'appui
de l'Etat, à posséder tous les tableaux qui
sont en Belgique de van Eyck, le Royal, et de Memling,
l'Angélique; outre les siens, la divine Adoration de
l'Agneau, ceux du Musée d'Anvers, puis cet Adam si
merveilleux, cette Eve inouïe que van Eyck, par un
prodige de génie, peignit nue et enceinte, vraiment
mère du genre humain. Imaginez aussi des spectacles
appariés où l'on chanterait les vieux
noëls flamands, où l'on reprendrait la tradition
des chambres de rhétorique du XVe siècle et de
leurs concours poétique.
Bruges deviendrait ainsi un but de pélerinage pour
l'élite de l'humanité; on y irait, quelques
jours de l'an, mais de partout alors, des bouts de
l'Univers, comme à un tombeau sacré, le
tombeau de l'Art; et elle serait la reine de la Mort, tandis
que dans ses projets de commerce, elle s'avilit et ne sera
bientôt plus que la Défroquée de la
Douleur.
Bruges aurait pour excuse la contagion des habitudes de
fêtes et de kermesses qui règnent
perpétuellement en Flandre. Durant ce seul
été, il y a eu des cavalcades, des
processions, des cortèges avec chars dans toutes les
villes : un cortège du XVIe siècle à
Anvers, la procession des Pénitents à Furnes,
un cortège des Fleurs à Bruxelles, très
coquet, très sémillant, avec des ballerines
habillées en tournesols, en violettes, en roses
épanouies, tandis que des cavaliers figuraient le
Soleil ou le chevalier Printemps; puis à Gand - et
tout cela dans le même mois - une cavalcade historique
représentant « Gand à travers les
âges », où l'on a revu les Gildes, le
chapitre de la Toison d'or en manteaux rouges, Jacques Van
Artevelde recevant le roi d'Angleterre, les somptueuses
modes espagnoles.
Car tout ceci, au fond, n'est qu'un reste de l'occupation et
de l'influence de l'Espagne en Flandre. Cette influence est
encore visible partout, même dans les types. On voit
souvent des beautés brunes, des cheveux de nuit,
à côté de ces toisons de miel, de ces
grâces blondes, blondes comme si elles avaient roui
dans le clair de lune, qui constituent le type foncier de la
race. Est-ce que les eheveux blonds ne sont pas nés
pendant le jour ? Est-ce que les cheveux noirs ne sont pas
nés pendant la nuit ? Or l'Espagne, ce fut la nuit en
Flandre. On s'en souvient encore. Il y a de
fréquentes enseignes de cabaret : « Au Roi
d'Espagne ». Mainte ville possède sa Maison
Espagnole, restaurée, éternisée, avec
une façade à pignons, des fenêtres
glauques, un perron d'où la mort souvent
descendait...
La mode des cortèges, si nombreux encore aujourd'hui,
vient de là. Ce n'étaient alors que
cavalcades, tournois, carrousels, processions, joyeuses
entrées, qu'il s'agisse de Charles-Quint à
Anvers au-devant duquel s'étalèrent des
beautés nues, sirènes vivantes à la
proue des chars triomphaux, ou d'Albert Dürer, que, en
1520, les peintres du pays conduisirent processionnellement
à leur salle de réunion.
Les peuples décidément changent peu. C'est
toujours actuellement comme en 1566, quand le florentin
Guiccardini, dans son voyage célèbre aux
Pays-Bas, écrivit : « L'on y voit à
toute heure nopces, convives, danses; l'on y ouit de tous
côtés le son des instruments, chants et bruits
joyeux.»
Seulement cette influence espagnole ne s'exerça que
peu sur Bruges, qui resta taciturne et mystique, au lieu
qu'elle triompha pleinement à Anvers, plus bruyante
et ostentatoire. Bruges, c'est l'âme flamande mise
à l'ombre; Anvers, c'est l'âme flamande mise au
soleil. Bruges eut Memling, qui est un moine
angélique; Anvers eut Rubens, qui est un
ambassadeur.
Il n'y a du reste qu'à comparer la tour de leurs
cathédrales. Rien ne renseigne mieux sur un peuple
que son clocher. Les demeures peuvent n'être que le
caprice isolé de quelqu'un d'exceptionnel, la
fantaisie ciselée où l'âme de tel ou tel
seulement vibre à jour. Les tours sont faites
à l'image et à la ressemblance du peuple.
C'est le giron de la terre natale elle-même qui en
accouche, semble-t-il. Or, la tour de Saint-Sauveur à
Bruges est sévère, nue, sans vitraux, sans
sculptures. Elle n'a voulu être que de la foi,
accumulant ses pierres comme des actes de Foi. C'est une
église en froc. Au contraire, la tour de la
cathédrale d'Anvers est énorme, mais gracieuse
et ajourée cornme de la dentelle - un peu espagnole,
n'est--ce pas ? avec sa mantille de pierre. C'est d'elle que
Victor Hugo a dit : « Edifice gigantesque et bijou
miraculeux; un Titan pourrait y habiter; une femme voudrait
l'avoir au cou ».
Evocations, Villes
flamandes
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