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Rodenbach n'avait pas encore mis à la
portée des touristes les beautés
austères, recueillies et songeuses de la vieille
capitale flamande. C'était une ville de rêve et
de raffinement dont le charme demeurait secret. Tout y
semblait dormir; les rues, les arbres, les canaux. Une
atmosphère de souvenir attendri y régnait sans
cesse. Une poussière de passé y baignait
toutes choses, et la vie moderne semblait s'arrêter au
seuil de ses vieilles portes, forteresses
démantelées, envahies par le lierre.
[...] Bruges, ville des canaux aux flots lents !
Bruges, ville des carillons et ville du silence ! Bruges la
dévote ! Bruges l'endormie"Bruges-la-Morte", selon
l'évangile de Saint Georges Rodenbach ! Il y a toute
une litanie littéraire sur Bruges. La vieille ville
flamande n'est-elle pas la capitale spirituelle de toute une
esthétique mystique et nordique déjà un
peu désuète, mais qui a marqué
fortement toute notre littérature ?
Paul Dumont-Wilden
Une très vieille ville qui fait beaucoup songer
à la Mort, une ville flamande qui survit, spectrale,
bien qu'elle paraisse très animée et
très vivante; mais tout est vieux en elle, le sol,
les pierres, le sang, et c'est un vieillard; cette ville,
qui subsiste par prodige, par erreur plutôt, et on a
l'impression que cette cité de songe peut
s'écrouler tout à coup, tomber en
poussière, comme ces anciens cadavres qu'on exhume...
[...] Cette ville tombale, qui est une oeuvre d'art
et un musée, elle vous fait penser à la Mort :
les églises sont pavées de dalles
funéraires, ses murailles ont l'air de vouloir choir
à la première bourrasque, elle prend racine
dans des eaux mortes, qui sont des eaux pourries,
anamorphiques; il y a enfin toute une petite humanité
falote de vieilles gens, de petites gens qu'on voit circuler
et qui ont l'air de vivre hors de l'existence, hors du
siècle. J'ai toujours eu l'impression de
trébucher dans un monde révolu, un ancien
comté oublié le long d'une route, autrefois
l'axe de la civilisation d'Occident, mais où personne
ne passe plus. Sauf les odieux touristes...
[...]
Oui, une ville, cette Bruges, qui n'a rien de celle mise
à la mode par Rodenbach.
Michel de Ghelderode
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