|
|
|
Ursule habitait avec cinq compagnes une de ces
maisonnettes gothiques à pignon dont
l'agglomération forme la communauté du
Béguinage en chaque ville flamande. Leurs
journées s'employaient à des soins divers: les
offices, la prière en commun, l'entretien des
chambres et des parloirs, aussi un peu de travail manuel.
Mais comme s'il fallait une occupation appariée
à ces chastes créatures, à ces mains
aussi frêles et candides que des pains azymes; comme
si leurs doigts ne devaient manier que du blanc,
c'étaient seulement des travaux de lingerie qu'elles
assumaient.
Et encore ! la plupart s'en tenaient-elles à
fabriquer des dentelles, ce qui est la principale et antique
industrie des Béguines. Besogne lénitive et
bien faite pour occuper des mains lasses du chapelet. Dans
l'ouvroir où elles travaillent, on peut voir en
chaque couvent, dès le matin, les Soeurs
alignées contre le mur, tenant sur leurs genoux les
carreaux où leurs doigts agiles font ronronner les
bobines. Soeur Ursule comptait parmi les plus habiles
dentellières; ses points merveilleux étaient
pour continuer la renommée de ces précieuses
dentelles de Bruges qu'on aperçoit jusqu'au bout de
l'histoire parant des robes de reines. Elle aimait son
métier, comme on aime un art. Et c'était
presque un art pour elle, laissant jouer ses doigts dans les
fils de son carreau comme sur les cordes d'une harpe. Elle
improvisait aussi parfois, inventant soudain quelque dessin
imprévu, tout nouveau, un assemblage de rosaces, de
grandes fleurs blanches ajourées, comme vu par elle,
une nuit d'hiver, en dentelle de givre sur ses vitres, et
tout à coup ressouvenu...
On aurait dit alors qu'elle travaillait avec des fils de la
Vierge... Oh ! ces miracles blancs opérés
comme un jeu : toile d'une araignée invisible
ourdissant un réseau où se prennent des
étoiles; plan qui semble confus et tout à coup
aboutissant, par ces grésils de linge
accumulés, à une parure en filigrane toute
ciselée. N'est-ce pas un bijou silencieux que la
dentelle ?
Ursule se sentait tout exaltée quand elle travaillait
ainsi. Elle ne regardait presque plus le modèle; elle
prenait plaisir à y déroger un peu, à
s'aventurer pour créer à tâtons un
bouquet nouveau, pour modifier le printemps éternel
des mêmes roses froides. Elle ajoutait quelque brusque
mouvement de son âme à ces canevas
immémoriaux gardés dans l'Ordre et que les
dentellières recopient depuis des siècles,
nés on ne sait comment, au temps des chansons
populaires peut-être et anonymes comme elles.
N'ont-elles pas la même origine, ces dentelles qui ne
sont que des fleurs simples, comme les chansons populaires
ne sont que des airs rudimentaires.
2 / 10
|