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Le Béguinage, c'est une ville à part dans
l'autre ville, un enclos mystique qui demeure comme un coin
de prière inviolé.
Au centre, une herbe grasse - étoffée et
compacte comme une prairie de Jean Van Eyck. Tout autour,
des rues que bordent de chaque côté des murs
aussi blancs que des nappes de Sainte Table. Dans ces murs,
les portes, peintes en vert, sont historiées d'images
en couleurs ou en ferronnerie, avec le nom de chaque
couvent, des noms doux, doux sonnants. La"Maison des Anges",
la"Maison des Fleurs", la"Maison de la consolation des
pauvres"; ou encore, la"Maison de Sainte Béga", soeur
de Pépin, qui fut, dit-on, fondatrice de l'Ordre.
Tous ces petits couvents séparés comptent
chacun une vingtaine de religieuses, un peu plus ou un peu
moins, vivant en communauté, soumises à la
même discipline et à la même
obédience, sous la direction de la grande dame du
Béguinage.
Elles suivent aussi les mêmes offices, et ce n'est pas
le moins curieux de pénétrer dans
l'église à l'heure des messes et des saluts.
Car, selon la règle, elles mettent toutes en entrant,
par-dessus leur tête, un énorme voile
empesé qui tombe en cassures droites jusqu'à
terre; puis vont s'agenouiller côte à
côte, et c'est alors - à Gand surtout,
où le Béguinage contient plus de 1200
religieuses - comme un glacier aux cônes pointus et
blancs qui s'immobilisent sous le vol des cantiques.
La caractéristique de l'Ordre, c'est qu'on y est
toujours comme en noviciat sans se lier par des voeux, avec
la faculté de sortir quand on le désire, de
ces libres couvents, de rentrer dans le monde, de contracter
mariage. Mais la chose est rare. Elles y vivent si calmes,
si loin de la vie, passives, machinales, dans le halo de
linge de leurs cornettes, tout leur rêve ne va
qu'à bien parer, avec des doigts méticuleux,
l'autel de l'église, pour les mois de Marie et les
neuvaines.
Après les offices, leurs heures s'emploient à
des travaux de couture, mais comme si ces doigts vierges ne
pouvaient manier que des chose blanches, elles cousent et
brodent du linge ou font de la dentelle. Dans l'ouvroir aux
murs bleu-pâle, elles sont assises en cercle et leurs
doits agiles jouent avec les bobines sur un grand carreau
où les fils s'emmêlent autour des
épingles de cuivre en blanches combinaisons de fleurs
!
Au Béguinage de Bruges, la déchéance
environnante a aussi décimé la sainte
population cloîtrée là. La moitié
des petits couvents sont vides, et les quelques religieuses
demeurées ont à peine l'air de vivre dans
l'enclos plein d'absence. Vaguement aperçues
derrière les vitres closes, on les prendrait
plutôt pour les ombres des religieuses d'autrefois
venant apporter dans les chambres muettes, à la
Madone délaissée, quelques fleurs nouvelles du
Paradis.
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