|
|
|
Au dehors, dans la paix sommeillante des rues, plus de
bruit, plus même d'échos; seul, un peu de vent
dans les grands arbres dont les feuilles remuées font
un bruit de source de qui la plainte se tarit. Comme la
ville est loin ! la ville est morte ! Et c'est pour ses
obsèques qu'une cloche, là-bas, tinte ! Voici
d'autres sonneries, mais si vagues, si lentes, comme d'une
pluie de fleurs noires, comme d'une poussière de
cendres froides que ces urnes balanceraient du haut des
tours lointaines !
Et la paix, un moment troublée par ces titillations
de l'espace, s'élargit et submerge jusqu'à la
respiration des choses. On marche à pas
étouffés, comme dans une maison où il y
a un mort. On n'ose même plus parler.
Car le silence apparaît à ce moment comme
quelque chose de vivant, de réel, de despotique qui
vit là, seul, comme en un royaume élu pour son
exil, qui veut, qui commande, qui se montre hostile à
qui le dérange. Inconsciemment, invinciblement, on
subit sa douleur muette, et si par hasard quelque passant
approche et fait du bruit, on a comme l'impression d'une
chose anormale, choquante et sacrilège. Seules
quelques béguines peuvent encore logiquement circuler
à pas frôlants dans cette atmosphère
éteinte, car elles ont moins l'air de marcher que de
glisser, et ce sont encore des cygnes blancs des longs
canaux. Et dans le vaste enclos mystique, on se trouve comme
surpris d'être seul à survivre à la mort
d'alentour; peu à peu on subit le lent conseil des
pierres, et j'imagine qu'une âme saignant d'une
cruelle et récente douleur qui aurait marché
dans ce silence sortirait de là avec l'ordre des
choses de ne plus vivre davantage et, au bord du lac voisin,
elle éprouverait ce que disent les fossoyeurs de
Shakespeare à propos d'Ophélie : ce n'est pas
elle qui irait vers l'eau, mais l'eau viendrait au devant de
sa peine !
Evocations. Agonie de
villes.
7 / 7
|