Reproduction
du chapitre consacré à Bruges dans le recueil:
De Tout de Joris-Karl Huysmans (1848-1907)
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Dans
cet article il fait
allusion à l' Abbé brugeois Lodewijk Van Haecke,
versé dans BRUGES Je
relisais,
ces jours-ci, Bruge-la-Morte
de Rodenbach et les souvenirs de cette ville dont il a très
habilement rendu le
premier aspect se levaient en foule. « Tous les
jours y ont
l’air de la
Toussaint », dit-il; cette remarque est exacte et il
a si
bien peint son
ciel d'étain, son « eau sensitive, au
silence
ambigu », moirée par
les palmes remuées des cygnes, dégagé
le fumet de
cire mal éteinte et d'encens
qu'exhale son béguinage endormi sur une pelouse,
derrière
un fossé qu'enjambe
un petit pont, que Bruges semble pour jamais fixée en une
délicate et véridique
image. Cette ville lui appartient, est devenue en quelque sorte son
douaire, et
sa vue se profile, même lorsqu'il n'en parle point,
derrière tous ses romans et
tous ses poèmes, comme lui-même se
détache sur le
fond de ses clochers et ses
tours dans un intéressant portrait de
Lévy-Dhurmer qui
fut exposé au Salon de
1896, à Paris. Rodenbach
fut l'un des plus extraordinaires virtuoses de ce temps. Sur
deux ou trois thèmes qu'il choisissait parmi ceux dont
l'originalité
n'apparaissait à personne, il brodait les plus
délicieuses variations, usant, à
tout coup, de comparaisons inattendues, de figures neuves. Que l'on
s'imagine
un inutile concours de poètes, auxquels on imposerait ce
sujet: les
Réverbères;
tous songeraient que la
matière à développer est ingrate et se
battraient
les flancs pour s'alléger de
quelques vers. Lui, se jouait de ces difficultés et
alignait,
à la gloire des
lanternes, sept poèmes improbables et charmants, pleins de
rapprochements
ignorés, d'analogies qu'on ne soupçonnait
guère;
il animait les lumignons, les
muait en des êtres sensibles dont il racontait ensuite,
très doucement, les
plaintes. Il
aimait les choses fuyantes, les couleurs indécises, les
lignes
tremblées, raffolait du mystère des eaux, des
sonneries
des cloches, des voix
du verre qui se brise, des carillons; il choyait aussi le pas tout
à fait bien
portant et néanmoins le pas très malade, qui
permet de se
dorloter, sans
souffrir, dans des chambres closes; il était, en vers
surtout,
le chantre des
convalescences, le dilettante des musiques lointaines entendues du fond
de
pièces à peine éclairées
par des lueurs de
lampes qui se dédorent, à mesure
qu'elles sortent du cercle tracé par la cloche
parée des
abat-jour. Bruges
lui semblait, mieux que toute autre, apte à contenter ces
goûts.
"Un ascendant s'établit d'elle sur ceux qui y
séjournent",
écrivait-il; mais si elle lui fut un fidèle
tremplin de
rêves, si elle
détermina la vision très spéciale
qu'il eut de la
vie en art, il faut aussitôt
ajouter qu'il ne fut point sa dupe. Si
l'on ne s'en tient pas, en effet, aux apparences, l'on
découvre,
chez lui, une certaine peur de cette atmosphère
éternellement grise et de ces
canaux immobiles, et l'on finit, si l'on observe que ces deux volumes Bruges la Morte
et le Carillonneur
se
terminent l'un par un
meurtre, l'autre par un suicide, dont il accuse la ville
d'être
un peu cause,
par croire qu'il la jugeait fatale et cachant sous son calme d'emprunt
on ne sait
quoi de félin et d'étrange. Et
il avait raison de l'apprécier ainsi: de même que
toutes
les cités
mystiques, elle a un endroit et un envers, - et son envers est
inquiétant. En
quittant Bruxelles, elle se révèle
délicieuse et
ayant, seule,
conservé l'âme catholique des Flandres; Bruxelles,
avec
ses boulevards Anspach,
ses fontaines phénoménales, ses
églises
fermées dès midi, ses illuminations
furieuses, le soir, serait à fuir si elle n'avait encore
sauve
quelques-uns de
ses vieux coins, sa Grand'Place, les salles de son musée,
Sainte-Gudule, bien
inférieure pourtant aux cathédrales de France; sa
nef
part, en effet, sur
d'énormes piliers, mais ne s'élève
pas; elle est
pesante ainsi que le peuple
qui l'a bâtie ; elle est taciturne et massive et elle
n'accueille
point. Elle
appartient, du reste, beaucoup moins à Dieu qu'aux horribles
sacristes qui
l'exploitent; on s'y promène en payant, et l'on ne prie pas.
A
Bruges, au contraire, les églises sont ouvertes et l'on y
célèbre des
Saluts quand vient la nuit. Je me rappelle la sensation de bien-aise
que
j'éprouvai, l'an dernier, lorsque j’entrai dans la
cathédrale de Saint-Sauveur.
L'on se retrouvait chez Notre-Seigneur et chez soi, au milieu de braves
gens.
La piété flamande n'avait point le
côté
silencieux et discret de la nôtre ; ces
fidèles se bousculaient devant l'autel, s'entassaient tous,
au
même endroit,
sans désir d'isolement, mais, une fois installés,
ils
priaient bien; l'un de
mes souvenirs les plus exquis de cette ville est un chapelet
débité, à haute
voix dans la chapelle noire de l'hôpital de Saint-Jean; il y
avait là, pressées
les unes contre les autres, des femmes agenouillées,
vraiment
implorantes, et
ce chapelet, récité en flamand, prenait dans
cette langue
une savoureuse
ampleur. Il y avait, en même temps, un accent de caresse et
de
fermeté, une
sorte d'affirmation raisonnée dans ces voix qui
répondaient, plus lentement et
d'une façon plus réfléchie que chez
nous, au
prêtre; le côté charmant de la
ville s'attestait, le complément de ses canaux, de ses
musées, de ses vieilles
églises, le côté
d’âme du Moyen Age
qu'elle a gardé. Mais,
justement à cause de cela, elle a aussi le diable
caché
en elle;
et on le sentait, en flânant par ses rues; elle fleurait
à
quelques endroits le
soufre; l'encens et le soufre, à doses
différentes, ce
sont les odeurs
contradictoires de la sournoise Bruges. Comme
à Lyon, où toutes les
hérésies survivent,
le satanisme fleurit à
Bruges; et ce vice, elle le porte dans les plis de sa physionomie, pour
peu
qu'on la dévisage; elle se prête une allure douce
et
avenante, oui, mais
parcourez-la dans tous ses sens; au bout d'une heure de marche, vous
vous
apercevrez que ses rues vous leurrent: vous êtes parti de tel
point et vous y
voilà revenu; en somme, vous avez tourné avec
elle; elle
est bâtie en ressort
de montre, en spirale, et constamment elle vous ramène
là
où elle peut se faire
valoir, à ses musées, à ses
églises; elle
est échotière, telle qu'une dévote;
cependant, si l'on y songe, il serait inéquitable de trop
lui
reprocher sa
double face, car elle subit la loi commune, les extrêmes
s'avoisinent et
toujours, là où le Seigneur est maître,
Satan se
glisse. En
dépit de ces manigances infernales qui n'existent
précisément qu'en
raison du bon aloi de sa piété et en sont, du
reste, la
preuve, Bruges est,
ainsi que je l'ai dit, un havre pour les catholiques que
l'impiété de Bruxelles
attriste. Puis
elle a de parfaits monuments dont on ne saurait se
déprendre:
son
église Saint-Sauveur surmontée d'une tour massive
de
briques assombries par les
ans, une sorte de forteresse, de donjon militaire qui se dresse dans un
cercle
de canaux verts; et aussi Notre-Dame, la chapelle du
Précieux-Sang, l'Hôtel de
Ville, la Grand'Place. Rodenbach a excellemment décrit leur
attitude, je ne m'y
attarderai donc point; tout au plus m'arrêterai-je, pendant
quelques minutes,
dans cet hôpital Saint-Jean, si intime avec sa vieille porte
cochère, ses longs
couloirs où passe le costume noir et blanc des soeurs qui se
relaient, depuis
le XIVe siècle, pour soigner les malades; rien ne semble
changé depuis tant
d'années; l'on est reculé dans le lointain des
âges; la Bruges charmante
d'antan est là, surtout dans l’ancienne salle du
chapitre,
où s'exhibent les
Memling. Comme
toujours, le succès va aux oeuvres faibles et c'est autour
de la
châsse de sainte Ursule, peinte à petites
lèches,
que les Anglais, armés de
loupes, se démènent; c’est fort
heureux, car ils
laissent l'approche des autres
oeuvres de l'artiste, libre. La merveille que cette collection! Ici, le
Mariage
mystique de Sainte Catherine,
d'une chasteté réellement extraordinaire;
là, l'Adoration
des Mages où je
reconnais un personnage
entièrement pris
à la Nativité,
de Roger Van der
Weyden, du musée de Berlin: - le Saint
Joseph tenant un petit cierge -
puis une Vierge
offrant de ses longs doigts fuselés une pomme à
l'Enfant,
nu
sur ses genoux; l'Enfant est un peu vieillot, mais Elle, elle est
peut-être la
plus belle Madone que Memling ait jamais peinte. L'analyse des traits
serait
nulle; l'on ne pourrait inscrire que des cheveux blonds, de grands yeux
baissés, un nez long et droit, un front moins
bombé,
moins large que ceux des
autres Mères, et une petite bouche, une bouche adorable, qui
est
une fleur un
peu fripée, avec les quelques gerçures d'un
léger
gel; le tout, hors d'une
impossible description, est d'une ingénuité,
d'une
candeur et aussi d'une
distinction et d'une beauté qui ne sont
déjà plus,
malgré la forme restée
humaine, terrestres. Et, au fond, je ne sais même pas si Elle
est
en chair et
en os, car son teint a la blancheur des moelles du sureau et son corps
est
fragile comme une tige. L'âme a étiré,
a aminci, a
presque rongé sa pâle et
délicate gaine, et elle apparaît, si rayonnante,
si pure,
que les mots se
taisent. L'on
voudrait connaître la vie intérieure d'un tel
peintre,
mais l'on
ne sait même pas quelle fut sa vie extérieure. La
légende qui faisait de
Memling un soldat de Charles le Téméraire,
échappé à la déroute de
Nancy et
arrivant, au milieu de l'hiver blessé et mourant de faim et
de
froid, à
l'hôpital Saint-Jean qui l'accueillit et le pansa, est
controuvée. M. James
Weale a démontré, par des pièces
découvertes dans les archives de Bruges, qu'il
était un bourgeois notable de cette ville, marié,
père de trois enfants dont on
a noté les noms, Jean, Pétronille et Nicolas. Il
possédait en outre deux
maisons, payait une rente de neuf escalins à la table des
pauvres de Notre-Dame
et il prêta de l'argent à la cité pour
des frais de
guerre: il n'était donc
pas, ainsi qu'on l'a cru, un indigent. Il est né on ne sait
où, mais l'on
n'ignore point qu'il est mort vers la fin de l'année 1495,
à Bruges. Le
musée de l'hôpital Saint-Jean étant
connu, il n'est
pas besoin de
décrire, par le menu, ses oeuvres et mieux vaut faire halte,
pendant quelques
secondes, dans le musée de la ville dont presque jamais
personne
ne parle. Ce
musée est minuscule; il tient tout entier dans une petite
salle,
mais il renferme des pièces de premier ordre: d'abord un
triptyque de Memling,
un Saint
Christophe et un Saint
Benoît d'une
expression admirable;
malheureusement, les panneaux sont dévernis et
gâtés par de sottes retouches;
puis le Saint
Donatien, de Van Eyck,
mais la Vierge est si laide et l'Enfant si débile que,
malgré la facture
précieuse et les tons opulents de ce peintre, on s'en lasse;
ensuite, un Jugement
dernier assez bizarre, d'un
artiste fort peu connu, Jan Prévost, originaire de Mons et
qui
peignit en 1525,
ce Jugement
pour la chambre
échevinale de Bruges; enfin, deux tableaux très
beaux,
d'une saveur très à part,
d'une couleur à la fois somptueuse et sourde, le Jugement
de Cambyse, de Gérard
David, un Hollandais, qui vint se
fixer, vers 1483, à Bruges et fut sans doute un
élève de Memling. Dans l'un de
ses tableaux, Sisamne, le juge qui a prévariqué,
est
étendu sur un chevalet; on
lui a déjà écorché toute
une jambe et l'on
s'apprête à lui retourner la peau du
talon, comme une chaussette. Et cet homme grince des dents, tandis
qu'on le
jugule et que d'autres bourreaux, vêtus de rouge et de jaune,
lui
entament un bras
et commencent à lui inciser la poitrine. Cette
scène de
tortionnaires n'a pas
cette senteur de basse boucherie dont plus tard les peintres de
l'École
espagnole s'éprirent; elle est vivante et terrible, mais pas
répugnante et
vraiment noble.
Ce
Gérard David fut un très personnel
maître. Le
musée de Rouen possède de lui une Vierge aux
raisins, entourée de
saintes femmes, une Vierge toute de
mélancolie et de grâce; elle est noyée
là-bas, dans un tas de pannes. Au
lieu de passer leur temps à changer les tableaux de place,
les
tristes seigneurs qui régissent notre musée du
Louvre
feraient beaucoup mieux
d'échanger cette oeuvre contre autant de panneaux que l'on
voudra de l'École de
France; ce serait certainement une révélation
pour Paris
que cette Madone,
de David. Pour
en revenir à Bruges et la récapituler maintenant
en
quelques
lignes, l'on peut dire qu'elle est à la fois mystique et
démoniaque, puérile et
grave. Mystique par sa réelle piété,
par ses
musées uniques au point de vue de
l'art, par ses nombreux couvents et par son béguinage; -
démoniaque, par sa
confrérie secrète de
possédés; -
puérile, par son goût pour les insupportables
verroteries des carillons, - et grave, par l'allure même de
ses
canaux et de
ses places, de ses beffrois et de ses rues. Mais
ce qui domine, en somme, c'est la note mystique; et elle est une
ville délicieuse parce qu'elle est
dénuée de
commerce et que, par conséquent,
ses chapelles sont vivantes et que ses rues sont mortes. |
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