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6. Dyver et Quai du
Rosaire
Georges Rodenbach a situé les demeures principales
de ses deux romans dans le quartier le plus
esthétique (et le plus touristique) de Bruges. Ainsi,
la maison du carillonneur se dresse sur le Dyver
(probablement au n° 7, actuel Hôtel de
Tuilerieën), "avec sa façade noircie, ses hautes
fenêtres à petits carreaux, en des
châssis de bois, d'un verre verdâtre, couleur du
canal qui est en face."
Dans un poème, le Flamand Willem de Mérode
(1887-1939) la surnomme "la demeure aux croisées de
cristal".
C'est au même endroit que Marcel Matthijs
(1899-1964) a situé l'intrigue de son
célèbre roman Een spook op zolder. Il est
également l'auteur d'un très angoissé
Schaduw over Brugge, écrit vers 1940, en pleine
tourmente.
Quant au héros de Bruges-la-Morte, Rodenbach le
fait résider au Quai du Rosaire (Rozenhoedkaai).
Regardons-le passer, la mine assombrie :
Hugues Viane se disposa à sortir, comme il en
avait l'habitude quotidienne à la fin des
après-midi. Inoccupé, solitaire, il passait
toute la journée dans sa chambre, une vaste
pièce au premier étage, dont les
fenêtres donnaient sur le quai du Rosaire, au long
duquel s'alignait sa maison, mirée dans l'eau.
Ce dernier détail donne à entendre que la
"Maison espagnole", située à l'angle de la
Wollestraat et du Quai du Rosaire, aurait inspiré
l'écrivain. D'autant que c'est ici qu'en 1584 Perez
de Malvenda dissimula dans un "coffret de plomb" la
précieuse relique du Saint-Sang alors que les
protestants contrôlaient la ville. Poursuivant
l'analogie, signalons que le héros de Bruges-la-Morte
conserve la chevelure de sa femme dans une
chambre-reliquaire et que la procession du Saint-Sang
précipite le dénouement tragique du
récit ! Une inscription commémorative
rédigée par... Guido Gezelle et scellée
dans la façade en 1892, l'année de la parution
de Bruges-la-Morte, renforce encore cette séduisante
hypothèse.
Dans une lettre à son ami Ewald, Rainer Maria
Rilke confie son admiration pour une Bruges moins
éthérée qu'il ne le pensait à
première vue :
Cette ville n'est pas que somnolente, douillette et d'un
silence de rêve; elle n'est pas moins forte, dure et
résistante et il suffit de se rappeler Venise perdue
dans la pâleur de ses mirages pour constater combien
ici les mirages sont frais et dispos. Certes, la ville a ses
heures où elle semble se diluer
inéluctablement comme une fresque rongée par
la lèpre de l'humidité, mais qui la peindrait
dans cet état se verrait réfuté par les
jours entiers où elle est là, campée
dans ses cases, semblable à l'échiquier,
pièce serrant pièce, bien burinée,
nette et palpable. Ça et là, les couleurs ont
passé, mais le modèle se reconnaît
partout et le canevas a la solidité des tissus de
Flandre.
7. Quai
Vert
Arrivant au milieu du Quai Vert (Groenerei), après
avoir contourné le Marché aux Poissons,
Camille Mauclair, auteur du Charme de Bruges, a
relaté sa première rencontre, sur un des plus
vieux ponts de la ville (XIIIe siècle), avec le jeune
Émile Verhaeren, le condisciple de Georges Rodenbach
au collège Sainte-Barbe de Gand :
C'est là que j'ai eu la chance de le rencontrer
pour la première fois. Sur le quai Vert il allait
lentement, déjà un peu voûté, le
grand Flamand aux longues moustaches blondes, au visage
ravagé, aux yeux proéminents, bleus et emplis
de rêve, - ces yeux de mystiques qu'on voit si
admirablement observés dans les masques de donateurs
de Van Eyck. Malade, en grand désir d'apaisement pour
ses nerfs surmenés, Verhaeren était venu
là calmer un orage d'âme et solliciter
l'absoute de la solitude. Notre premier entretien,
prélude d'une affection brisée trente
années après par la plus affreuse des morts,
nous l'avons eu sur le parapet d'un vieux pont. Les feuilles
d'automne tombaient autour de nous. Pensifs, nous regardions
passer lentement quelques cygnes dans le reflet des pignons
du Franc. Et, à mi-voix, Verhaeren scandait des
strophes qui semblaient s'en aller au fil de l'eau avec les
cygnes et les feuilles et rejoindre le silence sans l'avoir
pu troubler.
Le poète des Villes tentaculaires qui a largement
contribué à faire de la Flandre un
thème littéraire a confié quelque part
le secret de sa poésie :
Bruges, Anvers, Van Eyck, Rubens : le mysticisme et la
sensualité ont, au cours de mes jours, formé
et développé mon être. Je sens en moi
tantôt dormir, tantôt s'éveiller cette
double force, et c'est elle qui influença ma vie et
mon art.
Les canaux de Bruges ont inspiré de splendides
poèmes à Georges Rodenbach, tout en
prolongements inconscients. Dans L'Eau et les rêves,
le philosophe Gaston Bachelard estime que les obsessions du
poète aboutissent à l'ophélisation de
toute une ville. Le premier article du Figaro que Rodenbach
a consacré à Bruges confirme cette analyse. Le
parcours initiatique dans la ville idéale se termine
par ces mots :
Et dans le vaste enclos mystique, on se trouve comme
surpris d'être seul à survivre à la mort
d'alentour; peu à peu on subit le lent conseil des
pierres, et j'imagine qu'une âme saignant d'une
cruelle et récente douleur qui aurait marché
dans ce silence sortirait de là avec l'ordre des
choses de ne plus vivre davantage et, au bord du lac voisin,
elle éprouverait ce que disent les fossoyeurs de
Shakespeare à propos d'Ophélie : ce n'est pas
elle qui irait vers l'eau, mais l'eau viendrait au devant de
sa peine !
Dix ans après, l'écrivain Stefan Zweig n'a
pas résisté à la tentation de comparer
les appas de Bruges et de Venise :
II est à vrai dire difficile d'imaginer quelque
chose d'une beauté plus triste que les canaux de
Bruges. Ils offrent une vision saisissante et ils sont
émouvants dans leur mutisme. On est bien loin du
romantisme bavard des canaux de Venise tout bruissants du
glissement des gondoles noires la nuit, avec ses poignards
scintillant au clair de lune, ses tribunaux secrets, ses
portes dérobées, ses sérénades
en des lieux retirés - autant d'accessoires
défraîchis caractéristiques des
nouvelles qu'on écrivait autour de 1830. Quelques
vers de Georges Rodenbach célèbrent d'une
façon si parfaite leur beauté
mélancolique qu'on se les récite lentement en
marchant, comme s'ils étaient la mélodie tapie
au sein de ces eaux sombres et ombragées.
8. Maison de Fernand
Khnopff - Langestraat 1
"Ces quais de Bruges, combien, dans ma pensive jeunesse,
je les ai suivis, confessés, aimés, - avec des
coins que j'étais seul à connaître,
à consoler, avec des maisons dont les vitres mortes
me regardaient !
Et, dans la prison des quais de pierre, l'eau stagnante
des canaux où ne passent plus de navires, ni de
barques, où rien ne se reflète que
l'immobilité des pignons dont les arches
décalquées ont l'air d'escaliers de
crêpe qui conduisent jusqu'au fond. Et sur les eaux
inanimées, des balcons en surplomb, des rampes de
bois, des grilles de jardins incultes, des portes
mystérieuses, toute une enfilade de choses confuses
et déjetées qui sont accroupies au bord de
l'eau, avec des airs de mendier, sous des haillons de
feuillage et de lierre qui s'effilochent...". Fernand
Khnopff (1858-1921), le célèbre symboliste qui
influença Gustav Klimt à ses débuts et
qui exécuta le frontispice de Bruges-la-Morte, aurait
pu écrire ce texte de Rodenbach, lui qui passa son
enfance, de 1860 à 1866, au coin du Sint-Annarei et
de la Langestraat (actuel Hôtel ter Reien), les yeux
rivés sur le Quai Vert.
"A Bruges (qui était alors une réelle ville
morte, ignorée des visiteurs) s'est passée mon
enfance dont je conserve précieusement les souvenirs
lointains, mais très précis" devait-t-il
confier sur le tard. Son père, substitut du Procureur
du Roi à Bruges, appartenait à une famille de
notables de la ville. Marguerite, la sur
admirée, le modèle favori du peintre, est
née ici même. Son frère Georges
fréquentait assidûment le cercle de La Jeune
Belgique. C'est sans doute lui et Verhaeren qui ont permis
le rapprochement entre le poète gantois et Fernand
Khnopff. Ce dandy solitaire, dont la devise "On n'a que soi"
résume toute une esthétique, sera
marqué à jamais par les quais langoureux de
Bruges. Pas moins d'une trentaine d'uvres,
exécutées de mémoire ou d'après
photographies, ont pour thème sa ville d'enfance.
Adulte, il y reviendra à de très rares
reprises, calé au fond d'un fiacre, portant des
lunettes noires pour ne pas subir les changements
apportés à son décor de rêve.
Fervent admirateur des préraphaélites (William
Morris et Dante Gabriel Rossetti ont visité Bruges),
il confiera ce paradoxe apparent : " Je n'ai jamais vu
et ne verrai jamais les Memling de Bruges." 1902 marque le
début de la grande "période brugeoise" du
peintre. Est-ce un hasard ? La même année, la
première grande rétrospective consacrée
à Memling se tient à l'Hôpital
Saint-Jean et attire 35.000 visiteurs, chiffre
considérable pour l'époque.
L'origine de l'anglomanie de Fernand Khnopff - il
était fort lié à Burne-Jones - est sans
doute à rechercher dans son enfance brugeoise : vers
1860, la ville comptait 1.200 Anglais (voir promenade
Gezelle).
Au milieu du Quai Vert, le promeneur aura peut-être
remarqué le pavillon à girouette qui semble
veiller l'eau inerte. La maison des Khnopff en
possède une réplique. Rodenbach y fait-il
allusion en écrivant :
Tel canal solitaire, ayant bien renoncé,
Qui rêve au long d'un quai, dans une ville morte,
Où le vent faible à son isolement n'apporte
Qu'un bruit de girouette, en son cristal foncé,
S'exalte d'être seul, ô bonne solitude !
Fernand Khnopff, le peintre de "la vie secrète des
choses" qui, par un étrange paradoxe, a
rêvé toute sa vie de s'affirmer comme peintre
monumental, a vraisemblablement servi de modèle
à Rodenbach pour le personnage de Bartholomeus, le
confident du carillonneur.
Plus récemment, Alan Hollinghurst, auteur de The
folding Star, s'attarde longuement sur les agissements d'un
peintre symboliste belge. Christian Berg, dans Le Monde de
Rodenbach, pense que ce personnage, qui n'a pas de lien
direct avec le personnage principal, esthète
homosexuel descendu à Bruges pour cultiver ses
états d'âme, opérerait une
synthèse entre Fernand Khnopff et Hugues Viane,
figure centrale de Bruges-la-Morte.
Le musée Groeninge possède le
Secret-reflet, une des uvres les plus
énigmatiques de Khnopff.
Dans la Langestraat, accordons-nous un répit
à la Brasserie De Goudenboom (entrée Verbrand
Nieuwland) qui propose la célèbre Blanche de
Bruges et la Triple Bruges. Paul Vanneste est sans doute le
plus grand brasseur du monde puisqu'il mesure plus de deux
mètres !
9. Église de
Jérusalem
Le pèlerin littéraire se rend à
l'intérieur de l'église de Jérusalem
(on y accède par le Kantcentrum contigu, musée
de la dentelle) qui a marqué tous ceux qui l'ont
visitée. Dans Bruges-la-Morte, Georges Rodenbach
contraint Hugues Viane à s'y rendre pour soigner "ses
crises de mysticisme" :
C'est là surtout que se dirigeaient, au couchant,
les femmes en mante... Il entrait après elles; les
nefs étaient basses; une sorte de crypte. Tout au
fond, dans cette chapelle édifiée pour
l'adoration des plaies du Sauveur, un Christ grandeur
nature, un Christ au tombeau, livide sous un linceul de fine
dentelle. Les femmes en mante allumaient de petits cierges,
puis s'éloignaient à pas glissants. Et les
cires saignaient un peu. On aurait dit, dans cette ombre,
que c'étaient les stigmates de Jésus, se
rouvrant, se reprenant à couler, pour laver les
fautes de ceux qui venaient là.
Dans le Rouet des Brumes, Georges Rodenbach consacre
à la famille Adornes, propriétaire du
sanctuaire, un très beau récit intitulé
L'Orgueil. Anselme Adornes et ses seize enfants (!)
logeaient dans les bâtiments qui jouxtent
l'église. La mort du Téméraire
précipita la disgrâce de la famille...
Le quartier Sainte-Anne avoisinant avait
préservé un mode de vie traditionnel qui
s'exprimait en premier lieu par le port de la mante : "Elles
sont ensevelies en une grande mante à plis raides
dont le capuchon relevé leur cache toute la
tête. C'est le costume local : une cloche de drap noir
aux balancements mélancoliques, et, là-bas,
dans le lointain, on croit entendre agoniser leur marche
comme un glas."
10. Maison du Dr De
Meyer - Sint-Annarei 22
Revenant par le Sint-Annarei, on découvre une
remarquable demeure rococo du début du XVIIIe
siècle. À l'arrière, les jardins
donnent sur l'estaminet Vlissinghe (voir promenade
Ghelderode). Le docteur De Meyer, important collectionneur
d'uvres d'art, reçut chez lui la famille
Rodenbach mais aussi Victor Hugo et Émile Verhaeren.
Le poète et Homme d'État Achiel Van Acker a
résidé à l'angle opposé, au 23a,
de 1964 à 1975.
En ce point de Bruges, les canaux dociles semblent se
donner rendez-vous pour quelque secrète
féerie.
Dans La Vocation, Rodenbach a décrit les
réjouissances auxquelles donnent lieu les canaux
gelés, phénomène insolite à
Bruges :
Il y a une vraie kermesse sur la glace : des
échoppes où l'on vend du punch, des
crêpes; des enfants qui dansent des rondes en chantant
: " Les poissons ont chaud sous le plancher blanc de la
glace; nous avons chaud en courant dessus "; et des
patineurs arrivés de la Hollande voisine, qui se
distinguent par un rythme, une cadence alternée, un
tangage harmonieux, un art à balancer le corps,
à l'abandonner sur une seule jambe et sur chacune
tour à tour, comme d'une barque aux deux flancs d'une
vague, selon un flux et un reflux du mouvement. Le patinage,
pour les Hollandais, est comme une danse.
11. Quai du
Miroir
Au n° 17, le Quai du Miroir (Spiegelrei) conserve un
rare exemple de miroir-espion, singularité qui avait
déjà frappé Nerval, Hugo, Baudelaire et
Rodenbach.
Dans La Maison du Sang-Sang, Marino Moretti (1885-1979)
évoque cette pratique apparemment typique de nos
contrées :
Au-dessus des fenêtres, un miroir brille :
périscope à l'usage de la rue. Puis c'est
encore un pont, puis des murs pâles, rongés par
le temps et l'eau : clôture de jardinets bas. Dans ces
jardinets, le lierre enchevêtré, la glycine
inculte émergent à peine du canal... Des
miroirs, encore des miroirs ! Chemin faisant, de temps en
temps, elle y voit le reflet de son visage et ferme les yeux
d'instinct. Ellle a l'impression que la ville la pêche
au filet, dans ces miroirs, avec sa peine et son secret,
cette ville silencieuse et peut-être cancanière
qui met des miroirs à ses fenêtres et reste
à l'intérieur, limitant sa curiosité au
jeu véridique et muet des reflets.
Le peintre Henri Le Sidaner (1862-1939) a
résidé queques temps au bord de ce canal
idyllique. De son séjour, il a rapporté des
dizaines de motifs qui égrènent un long
chapelet dans une ville propice aux songeries
impressionnistes. Ses confrères Seurat, Pissarro,
Gauguin et Toulouse-Loutrec ont également
découvert la palette nuancée qui sommeillait
dans la perle du Nord.
12. Jan Van
Eyckplein 8 - inscription
commémorative
Au bout du Quai du Miroir, le n° 8 de la Jan Van
Eyckplein fut la première bâtisse
rénovée avec les subsides de la ville. Elle
abritait le siège de l'association Les Amis de Bruges
présidée par le Docteur De Winter, intime de
Michel de Ghelderode. En 1948, une plaque
commémorative en l'honneur de Georges Rodenbach (mais
aux frais de la famille) a été apposée
sur la façade. Était présent, sous un
méchant crachin, Constantin Rodenbach, le fils du
poète (Mallarmé a composé plusieurs
pièces de circonstance pour l'enfant que les milieux
littéraires parisiens surnommaient... Tintin).
L'inscription reprend le premier vers d'un texte majeur (on
ne sait pour quelle raison, la plaque semble avoir
été enlevée récemment). Pour la
première fois, un écrivain s'identifie
totalement à la ville élue, au point d'y voir
une simple projection de sa sensibilité :
O ville, toi ma sur à qui je suis pareil,
Ville déchue, en proie aux cloches, tous les deux
Nous ne connaissons plus les vaisseaux hasardeux
Tendant comme des seins leurs voiles au soleil,
Comme des seins gonflés par l'amour de la mer.
Nous sommes tous les deux la ville en deuil qui dort
Et n'a plus de vaisseaux parmi son port amer,
Les vaisseaux qui jadis y miraient leurs flancs d'or;
Plus de bruits, de reflets... Les glaives des roseaux
Ont un air de tenir prisonnières les eaux,
Les eaux vides, les eaux veuves, où le vent seul
Circule comme pour les étendre en linceul...
Nous sommes tous les deux la tristesse d'un port :
Toi, ville ! toi ma sur douloureuse qui n'as
Que du silence et le regret des anciens mâts;
Moi, dont la vie aussi n'est qu'un grand canal mort !
13. Le Journal de
Bruges - Woensdagmarkt
À deux pas se trouve le Woensdagmarkt
(Marché du Mercredi). En chemin, dans la Genthof, on
admirera une authentique façade en bois du XVIe
siècle. Fernand Khnopff a représenté
cette place isolée dans l'intrigant pastel La Ville
abandonnée. Annonçant la subversion des images
chères à Magritte, il évacue Memling de
son socle et représente les flots... léchant
le couvent des Surs noires (à moins que ce ne
soit la mer qui se retire "comme un grand amour").
P. Christian et Caroline Popp animaient Le Journal de
Bruges au n° 1 de cette même place. Caroline Popp
(1808-1891), née à Binche, était
tombée amoureuse de la ville médiévale.
Cette figure importante du libéralisme en Flandre
occidentale a défendu dans ses articles des
idées de progrès qui couvraient des notions
aussi diverses que la promotion des chemins de fer ou la
suppression des octrois. Elle s'est également
préoccupée de mieux faire connaître le
littoral belge. C'est encore elle qui soutint le
développement de Blankenberghe et qui
découvrit la beauté du Coq. Caroline Popp
encouragea les débuts de Georges Rodenbach et
d'Émile Verhaeren qui animaient de leur plume
malicieuse de petites revues balnéaires. Pendant
l'été 1884, Rodenbach a même logé
chez elle.
En 1867, grâce aux relations de Caroline Popp,
Charles De Coster (1827-1879) a donné à Bruges
une conférence sur Cornelis Adriaensen,
prédicateur du XVIe siècle sévissant au
couvent des Frères Mineurs. Ce bon père aimait
confesser puis flageller les belles Brugeoises qui prenaient
un peu trop de plaisir à remplir leurs devoirs
conjugaux ! Le romancier a situé ici-même un
épisode de sa Légende d'Ulenspiegel :
Passant par Bruges sur le marché du mercredi, il y
vit une femme promenée par le bourreau et ses valets,
et une grande foule d'autres femmes criant et hurlant autour
d'elle mille sales injures. Ulenspiegel, lui voyant le haut
de la robe garni de morceaux d'étoffe rouge, et
portant au cou la pierre de justice, avec ses chaînes
de fer, vit que c'était une femme qui avait vendu
à son profit les corps jeunes et frais de ses filles;
on lui dit qu'elle se nommait Barbe, était
mariée à Jason Darue et allait dans ce costume
être promenée de place en place jusqu'à
ce qu'elle revînt au Grand-Marché, où
elle serait mise sur un échafaud déjà
dressé pour elle. Ulenspiegel la suivit avec la foule
du peuple vociférant. Revenue au Grand-Marché,
elle fut placée sur l'échafaud, liée
à un poteau, et le bourreau mit devant elle un paquet
d'herbes et un morceau de terre désignant la fosse.
On dit aussi à Ulenspiegel qu'elle avait
été fouettée auparavant dans la prison.
Ghelderode a écrit plusieurs articles pour Le
Journal de Bruges, titre qui disparut
après-guerre.
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