Portrait ou paysage ?
par
JUMEAU-LAFOND Jean-David
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LEVY-DHURMER Lucien - Portrait de Georges Rodenbach Pastel sur papier, 36x55, vers 1895, musée d’Orsay, Paris
Portrait ou paysage ? N’est-ce pas là la question qui vient à l’esprit lorsqu’on pose les yeux sur ce pastel, et n’est-on pas tenté de dire au poète Georges Rodenbach, ici saisi devant sa ville, Bruges, de se pousser un peu pour la laisser mieux voir... Certes, sur le bord gauche et dans le bas de l’image, un fragment de fenêtre feint de nous laisser croire que le modèle a posé devant la croisée ouverte, une croisée dont le vitrail caractéristique de la vieille ville flamande suggérerait, si l’on s’y laissait prendre, d’y localiser la pièce supposée où se tint la séance ; le format de l’oeuvre, cependant, ne contrarie-t-il pas cette tentative de nous dissimuler le vrai visage du poète ? Car c’est bien un format paysage plus large que haut, habituellement réservé au spectacle de la nature et dont il semble que peu de peintres aient usé jusqu’alors, pour représenter le portrait d’un homme ou d’une femme.
Soyons certains que l’artiste savait ce qu’il faisait en dessinant
ainsi le visage "tremblé" de son modèle sur fond d’une ville immobilisée par la
mort. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, du dialogue entre le poète et son
inspiration, cette ville morte, cette ville fantôme, ce Bruges qui hante
l’intégralité de l’oeuvre mélancolique de Rodenbach. Mais pourquoi, donc, avoir
choisi d’affirmer par l’exactitude la présence de la ville tandis qu’est
troublée celle de l’écrivain dont la chevelure diffuse, le col ouvert
(inimaginable chez le vrai Rodenbach, personnage impeccable), la pâleur du
visage ou encore ce regard humide et désespéré consacrent l’effacement, comme un
spectre défaillant qui tenterait de s’accrocher à la surface de sa propre
apparition ?
Ici, avec une profonde compréhension de Rodenbach et de son
oeuvre, l’artiste symboliste a choisi, lui, de peindre ce paysage mental dans un
portrait unique qui n’est ni celui de la ville, ni celui de l’homme, mais
"seulement " celui de l’âme du
poète.
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